Le paradoxe du père impliqué

Aujourd'hui, ma fille a 10 ans. Dix ans. En écrivant ces lignes, je réalise que cela fait une décennie que j'apprends à être père. Dix années à essayer de faire mieux que ce que j'avais imaginé avant sa naissance.

Aujourd’hui, ma fille a 10 ans. Dix ans. En écrivant ces lignes, je réalise que cela fait une décennie que j’apprends à être père. Dix années à essayer de faire mieux que ce que j’avais imaginé avant sa naissance. Un long apprentissage pour chercher l’équilibre entre présence, protection, transmission et liberté.

Et curieusement, plus elle grandit, moins j’ai de certitudes.

En 2019, j’avais écrit un article sur mon quotidien de père très présent. À l’époque, ma fille avait à peine trois ans. Je travaillais déjà depuis la maison, bien avant que le télétravail ne devienne la norme. Je gérais une grande partie du quotidien : les trajets, les repas, les petites courses, les siestes, les imprévus, le ménage, les rendez-vous.

Je racontais mes stratégies d’optimisation, mes arbitrages permanents entre travail et famille, mes réflexions de père impliqué. J’en étais fier. Et je le suis toujours.

Mais sept ans plus tard, une autre question a pris sa place. Et si la difficulté n’était pas d’être présent ? Et si la difficulté était de savoir s’effacer ?

Une révolution silencieuse et un paradoxe

Comme beaucoup de parents de ma génération, j’ai voulu rompre avec l’image des pères d’autrefois, souvent absents du quotidien. J’ai voulu être là. Pas seulement financièrement. Réellement là. Pour écouter, accompagner, expliquer, transmettre. Pour voir grandir ma fille au lieu de simplement entendre parler de sa croissance le soir.

Notre investissement parental n’a jamais été aussi important. Et pourtant, un paradoxe frappant s’impose à nous : si nous sommes plus présents et impliqués que n’importe quelle génération avant nous, pourquoi observe-t-on autant d’anxiété, de stress et de peur de l’échec chez les jeunes d’aujourd’hui ? Pourquoi semblent-ils parfois avoir autant de mal à affronter l’incertitude ?

Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation, formule une idée qui m’a profondément percuté pour tenter d’expliquer cela. Selon lui, nous avons progressivement surprotégé les enfants dans le monde réel (en réduisant leurs occasions de prendre des risques, d’explorer seuls ou d’échouer), tout en les sous-protégeant dans le monde numérique.

Cette réflexion m’a obligé à me regarder dans le miroir. Le problème n’est peut-être pas que nous aimions trop nos enfants. Le problème, c’est que nous avons parfois un mal fou à leur laisser de l’espace.

Le pouvoir de prendre du recul

Parce que lorsqu’on est un parent très impliqué, la tentation est naturelle : intervenir. Toujours. Quand l’enfant hésite, nous pouvons aider. Quand il échoue, nous pouvons réparer. Quand il s’ennuie, nous pouvons proposer une activité.

Mais je découvre, non sans mal, que la confiance, l’autonomie et la capacité à supporter la frustration ne se construisent que dans les espaces où je ne suis pas intervenu.

Je l’ai particulièrement ressenti récemment, lorsqu’elle a décidé d’organiser une vente de gâteaux dans notre immeuble. Elle avait tout planifié en tête. À tel point qu’elle m’a littéralement interdit l’accès à la cuisine, tant elle tenait à tout gérer de A à Z. J’ai été relégué au simple rôle d’opérateur du four – pour d’évidentes raisons de sécurité – mais pour tout le reste, je devais rester en dehors. Et en la regardant faire, j’ai compris que c’était justement ça : c’était son projet, son organisation, sa fierté.

Les moments où je la vois évoluer le plus ne sont pas toujours ceux où je lui apprends quelque chose. Ce sont souvent ceux où je la regarde faire sans moi.

Ce que ma fille m’apprend

C’est exactement la même chose dans nos discussions. Depuis plusieurs années, nous réalisons toutes sortes de projets ensemble, comme notre podcast, et nous abordons des sujets qui dépassent largement son âge.

Mais ce qui me frappe, c’est que les moments les plus magiques arrivent toujours de manière inopinée. Ils surgissent quand je cesse de guider la conversation. Quand, soudainement, elle me pose une de ces questions déroutantes qui me laisse sans voix et m’oblige à remettre en question mes propres certitudes. Quand elle défend une position inattendue ou qu’elle construit un raisonnement qui n’appartient qu’à elle.

Je réalise alors que mon rôle n’est pas seulement de transmettre. Mon rôle est aussi de créer l’espace dans lequel quelque chose peut émerger sans moi. Et c’est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît, parce que cela demande de renoncer à l’idée d’être indispensable.

Ma nouvelle définition du père présent

Pendant longtemps, j’ai cru qu’être un bon père consistait principalement à être disponible. Aujourd’hui, je pense que ce n’est qu’une partie de l’équation.

Être présent ne signifie pas occuper tout l’espace. Être présent ne signifie pas résoudre tous les problèmes. Être présent ne signifie pas empêcher toutes les chutes.

Être présent signifie parfois rester à proximité pendant que l’enfant fait seul. Prêt à aider. Mais sans prendre sa place.

Quand ma fille était petite, mon rôle consistait surtout à la protéger du monde. À 10 ans, j’ai l’impression qu’une nouvelle mission commence : l’aider à y entrer. Et cela demande parfois davantage de retenue que d’action.

Je ne crois pas que les enfants aient besoin de parents moins impliqués. Je crois qu’ils ont besoin de parents capables d’ajuster leur implication à mesure qu’ils grandissent.

Des parents suffisamment présents pour être un refuge. Mais suffisamment confiants pour ne pas devenir une cage.

C’est probablement le paradoxe du père impliqué. Et j’ai le sentiment de commencer seulement à le comprendre.


Joyeux anniversaire ma chérie, et que vas-tu m’apprendre dans ces 10 prochaines anneés ?

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